Le Canada futur “membre associé” de l’UE ? Les gouvernements européens pris au dépourvu par Ursula von der Leyen
BRUXELLES — La proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le “premier membre associé” de l’UE a surpris les Etats membres, et suscité des inquiétudes quant aux contreparties que cela pourrait impliquer.
Lors de son discours annuel sur l’état de l’Union prononcé à Strasbourg mercredi, la présidente de la Commission européenne a suggéré d’“élever les relations avec le Canada au plus au niveau possible”, considérant qu’il est “urgent de réinventer nos partenariats” et de “construire des coalitions mondiales pour assurer notre résilience et préserver nos démocraties”.
Mais ce message a pris au dépourvu les gouvernements européens, qui n’avaient jamais été invités à se prononcer sur cette idée avant le discours, affirment trois diplomates ayant souhaité garder l’anonymat afin de pouvoir s’exprimer librement. L’adhésion à l’UE relève de la compétence du Conseil européen, et il n’existe pas de statut de membre associé.
“Personne ne sait vraiment ce que cela signifie”, pointe l’un de ces diplomates, qui a participé ces derniers jours à des discussions avec la Commission au sujet des relations avec le Canada. “Les Etats membres ont tenté de tempérer les attentes. Ottawa suscite beaucoup de sympathie, mais nous devons connaître les détails.”
Un deuxième diplomate s’est exprimé sans détour : le Canada pourrait au mieux se voir proposer l’équivalent d’une zone de libre-échange approfondi et complet (ZLEAC) — un dispositif donnant accès au marché européen, dont profitent la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine —, car il y a peu de soutien pour une autre forme d’intégration économique ou politique. “Les Etats membres ne s’accorderont sur rien d’autre”, anticipe-t-il.
Un troisième diplomate a ajouté que tout statut de membre associé nécessiterait des modifications des traités fondamentaux de l’UE — ce qui est “impossible”, car le nombre de soutiens est insuffisant.
Un processus qui soulèverait un tas de questions
Parmi les problèmes potentiels qui pourraient surgir s’ils envisageaient d’aller plus loin, selon les diplomates, figurent : des questions épineuses liées à la préférence d’Ottawa pour le made in Canada, qui pourrait aller à l’encontre des règles du marché unique ; l’industrie sidérurgique canadienne, qui rivalise avec celle de l’Europe ; la taxation des exportations automobiles de l’UE et les règles limitant les importations d’alcool européen ; ainsi que des positions divergentes concernant les OGM.
Le chancelier allemand Friedrich Merz avait précédemment proposé le statut de “membre associé” comme moyen d’approfondir le rapprochement avec l’Ukraine, mais cette idée a été rejetée par Kyiv et n’a pas réussi à rallier le soutien des autres dirigeants européens.
Les ambassadeurs de l’ensemble de l’UE ont rencontré la Commission et le Conseil européen la semaine dernière, où ils se sont globalement mis d’accord sur l’idée de resserrer les liens avec le Canada. Et même ceux représentant des gouvernements de droite, habituellement plus prudents par crainte de s’attirer les foudres du président Donald Trump, alors qu’Ottawa est engagé dans une guerre commerciale de plus en plus intense avec les Etats-Unis.
En réaction à l’annonce d’Ursula von der Leyen, le ministre irlandais des Affaires européennes, Thomas Byrne, a déclaré que “l’élargissement de notre Union à des membres à part entière, et peut-être à des membres associés, relève de notre intérêt stratégique”.
Mais les députés européens présents dans l’hémicycle se sont montrés moins convaincus. L’élue française Insoumise Manon Aubry a ainsi interpelé Ursula von der Leyen : “Qui vous a donné un mandat démocratique et populaire pour cela ?”
Le Premier ministre canadien Mark Carney a assisté à ce discours dans le cadre d’un déplacement, comme l’avait révélé POLITICO. Face aux menaces commerciales et politiques de Washington, il a plaidé pour que son pays mette fin à sa dépendance aux Etats-Unis et pour la formation d’un club de démocraties partageant les mêmes valeurs et favorables au libre-échange. Cette visite avait pour but “de signaler clairement l’intention et l’ambition des deux parties de renforcer notre partenariat”, avait déclaré à l’époque un haut responsable de l’UE.
Jeudi, Mark Carney exposera sa propre vision de l’avenir des relations entre l’Union et le Canada lors d’un discours devant le Parlement européen.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.